Il y
a 17 ans, Lorenzo, le fils de 6 ans d'Augusto Odone, commença
à se cogner aux meubles et à perdre l'ouie. Les médecins
diagnostiquèrent une maladie dégénérative
rare, appelée ALD [adrénoleucodystrophie], et lui donnèrent
deux ans à vivre. Mais Odone avait d'autres vues. Dans une
course contre la montre, lui et sa femme harcelèrent les scientifiques,
dévorèrent les manuels de neurologie et apprirent le
langage de la biochimie. Il en résulta un traitement "fait-maison"
controversé, connu sous le nom d'huile de Lorenzo, et un film
hollywoodien déchirant, du même nom.
Aujourd'hui, Lorenzo est en vie mais ne peut pas bouger et il est
soigné à la maison. Ca n'est pas assez pour Odone qui
a fondé un organisme de financement novateur pour continuer
le combat. Comme il l'a dit à David Concar [journaliste de
New Scientist], la recherche médicale est encore trop lente
et bureaucratique ou embourbée dans la compétition.
New Scientist
: Vous considérez-vous
comme un scientifique ? Après tout, votre contribution a été
importante.
Augusto Odone : Non, je suis un père. Mon parcours ne
vient pas d'un amour de la science mais de l'amour que j'ai pour Lorenzo
et du désir de l'aider.
N.S. :
Qu'est-il arrivé à Lorenzo ces neuf dernières
années depuis la sortie du film ?
A.O. : Lorenzo aurait dû mourir à 12 ans. Maintenant,
il en a 23. Il a de bons et de mauvais jours. Il est cloué
au lit, il ne peut pas manger sauf par un tube mais son esprit est
là. Il aime qu'on lui fasse la lecture, nous lui jouons de
la musique, il sait qui est autour de lui. Cet été,
nous l'avons mis dans la piscine plusieurs fois. Il a semblé
apprécier.
N.S. :
Votre femme a joué un rôle énorme dans la prise
en charge de Lorenzo mais elle est décédée l'année
dernière. Comment cela l'a-t-il affecté ?
A.O. : Michaela passait parfois jusqu'à 16 heures d'affilée
à son chevet. Je pense que ça a pesé sur son
système immunitaire et contribué à son cancer
du poumon. Après la mort de Michaela, Lorenzo essayait souvent
de vocaliser certains sons. Je crois que ce qu'il voulait dire c'était
"où est maman ?". Donc je lui ai dis. Michaela
a laissé des cassettes sur lesquelles elle raconte des histoires
chères à Lorenzo alors qu'il grandissait et nous les
lui passons.
N.S. : Que
sait-on maintenant de la maladie de Lorenzo ?
A.O. : Nous savons que les symptômes dévastateurs
sont causés par la perte progressive de myéline. C'est
la gaine grasse qui entoure les fibres nerveuses, leur permettant
de conduire l'influx nerveux correctement. Nous savons également
que la cause sous-jacente est génétique et que les garçons
qui ont cette déficience ont des taux élevés
d'acides gras saturés à très longues chaînes
dans le sang. Mais jusqu'à présent, tout le reste est
hypothétique. A l'époque du film, beaucoup de scientifiques
croyaient que les acides gras étaient la cause de l'inflammation
et de la destruction de la gaine de myéline. Mais ils n'en
étaient pas sûrs et ils ne le sont toujours pas. C'est
complexe car plus d'un gène semble être impliqué
et le déroulement de la maladie est variable. Certaines victimes,
comme Lorenzo, développent la forme cérébrale
qui, habituellement, tue en l'espace de deux ans. D'autres développent
la forme adulte de la maladie qui frappe les gens à l'approche
de la trentaine et agit plus lentement.
N.S. :
Votre instinct vous disait de trouver quelque chose qui débarrasserait
Lorenzo des acides gras à très longue chaîne.
Comment ont réagi les scientifiques ?
A.O. : Lorenzo a été diagnostiqué en avril
1984 et son état se dégradait rapidement. En octobre,
nous avons organisé un symposium international. Un des médecins
a dit que donner de l'acide oléique aux patients pourrait réduire
les taux d'acides gras à très longue chaîne. Le
raisonnement, mais je ne le savais pas à l'époque, était
qu'une telle substance pourrait bloquer les enzymes qui synthétisent
les acides gras à très longue chaîne dans le corps.
Ma femme a déniché un fournisseur d'acide oléique
pur et les acides gras à très long chaîne de Lorenzo
ont bien diminué. Cependant, ils étaient encore trop
élevés. Alors, j'ai examiné les expériences
faites sur les animaux ces 50 dernières années avec
différentes huiles et j'ai décidé d'ajouter un
second ingrédient appelé acide érucique. C'est
là que la querelle a commencé. L'acide érucique
était supposé être dangereux pour l'Homme.
N.S. :
Mais ils avaient tort ?
A.O. : Oui. Si vous donnez de l'huile de Lorenzo à des
rats ou à des souris, l'acide érucique encrasse leur
cur et ils meurent. Mais ça ne se produit pas chez l'Homme.
Je l'ai découvert en retrouvant les quelques scientifiques
qui avaient vraiment étudié ses effets. Nous avons trouvé
un chimiste anglais à la retraite capable de synthétiser
l'acide érucique et six mois après, il en avait produit
un kilo. Après deux semaines sous ce mélange, les taux
d'acides gras à très longue chaîne de Lorenzo
étaient normaux. J'ai commencé à écrire
des rapports comme un fou et à les envoyer aux médecins.
Je voulais le dire à tout le monde.
N.S. :
Comment ont-ils réagi ?
A.O. : Aussitôt que les autres parents ont entendu parler
de l'huile, ils ont bien évidemment exigé de leurs médecins
qu'ils la prescrivent à leur enfant, y compris ceux qui avaient
déjà développé des symptômes. Et
Hugo Moser, autorité mondiale en matière d'ALD, fut
l'un des premiers à le faire. Mais les autres médecins
n'étaient pas contents. En ce qui me concerne, l'huile a arrêté
le déclin de Lorenzo. Mais les médecins pensaient que
ça pouvait être dû à la qualité des
soins qu'il recevait. Leur vision la plus optimiste était que
l'huile de Lorenzo pouvait aider à prévenir la maladie
à condition qu'elle soit donné aux enfants deux à
trois ans avant l'apparition de tout symptôme. Mais ils n'en
étaient même pas sûrs. Et tout ce que je tenais
pour certain c'était que l'huile de Lorenzo avait normalisé
les acides gras à très longue chaîne.
N.S. :
Le film a soulevé les protestations des scientifiques qui ont
prétendu que c'était de l'anti-science et trompeur.
Qu'en pensez-vous maintenant ?
A.O. : Il y a eu des articles violents dans Nature, Science
et The New York Times suggérant que l'huile de Lorenzo n'était
bonne à rien. Certains des critiques s'étaient eux-mêmes
acharnés à normaliser les acides gras à longue
chaîne et ne supportaient probablement pas l'idée qu'un
profane l'ait fait. D'autres pensaient en toute bonne foi que le film
pouvait faire naître de faux espoirs. Mais je pense toujours
que le film était bon. Moser en est sorti avec une mauvaise
image et c'était un peu injuste. C'est un homme compatissant.
Il m'a écrit une lettre quand ma femme est morte qui disait
: "maintenant Augusto, nous devons travailler ensemble".
J'ai été très touché.
N.S. :
A la fin du film, l'huile est donnée à des garçons
qui risquent de développer la maladie. Qu'est-il advenu d'eux
?
A.O. : Aucun que je ne connaisse ne s'est mis à développer
des symptômes. Ils sont en âge d'aller à l'université
maintenant. Des médecins, comme Moser, croient que ça
ne prouve toujours pas que l'huile de Lorenzo a une action préventive.
Ils ont pu échapper à la forme cérébrale
de l'ALD mais, parce que c'est génétique, qui peut dire
s'ils ne développeront pas la forme adulte ? Si ces enfants
échappent tous à la forme adulte, alors c'est grâce
à l'huile de Lorenzo, pas de doute. S'ils parviennent à
30 ans sans développer la maladie, ça sera concluant.
N.S. :
Quand vous avez envisagé que Lorenzo allait vivre, qu'avez-vous
voulu faire ensuite ?
A.O. : Réparer sa gaine de myéline. Cela visait
loin mais cela valait le coup d'essayer. Alors j'ai changé
de vitesse et au lieu de penser aux acides gras, j'ai étudié
le système nerveux central. Et en faisant cela, j'ai vu une
petite lueur au bout du tunnel car j'ai découvert que chez
certaines races de souris, les scientifiques pouvaient faire repousser
la myéline. Le problème était que les scientifiques
ne se parlaient pas beaucoup, ou même pire, qu'ils étaient
en compétition. Ainsi l'idée de fonder le Projet Myéline
m'est venue.
N.S. :
Quelle est la différence avec ce que vous faites ?
A.O. : D'abord, les scientifiques ne reçoivent pas un
chèque en blanc. Ils doivent m'envoyer un rapport tous les
deux ou trois mois. Ensuite, bien que je consulte toujours les scientifiques
pour des avis techniques, je prends les décisions et détermine
quels programmes seront financés. Et je finance uniquement
les projets susceptibles de générer des intérêts
pratiques dans un avenir proche. Les scientifiques sont des gens très
gentils qui travaillent très dur. Mais leur objectif principal
est d'inscrire leur nom sur un article revu par leurs pairs et de
le publier dans le plus grand journal. Ca ne m'intéresse pas
de financer la science pour l'amour de la science.
N.S. :
Vous dites que vous refusez l'idée que la science ne peut pas
être accélérée, pourquoi ?
A.O. : La National Multiple Sclerosis Society aux Etats-Unis
est dirigée par des scientifiques. Quand j'ai débuté
le Projet Myéline, j'ai eu une discussion avec un de leurs
cadres supérieurs et il m'a dit : "Augusto, vous ne
pouvez pas accélérer l'allure de la science, elle a
son propre rythme". Je lui ai dit en face que c'était
des bêtises. Si un scientifique demande de l'argent à
l'Institut National de la Santé ou à une grande institution
de recherche médicale, cela peut prendre jusqu'à deux
ans. Si le Projet Myéline dit oui, ils ont l'argent quelques
semaines plus tard. Si les scientifiques demandent de l'argent à
une grande institution pour mener des expériences sur les souris,
les rats, les chats, les chiens et les singes, celle-ci répondra
souvent, c'est bien. Nous disons : non, vous avez fait assez d'expériences
sur l'animal, passons à l'Homme.
N.S. :
Etes-vous en mission ?
A.O. : Non. Je n'ai pas les moyens de m'occuper de l'humanité
entière. Mais si les gens veulent m'imiter, c'est fantastique.
Et certains le font. Au moins 15 autres organisations ont adopté
la formule du Projet Myéline. Avant, les petites associations
caritatives voyaient les médecins et les scientifiques "au-dessus".
Maintenant, nous leur parlons au même niveau. Mais les bonnes
vieilles institutions et les uvres médicales ne changent pas.
Ils ont leur propre culture bien ancrée. Leur science doit
être exacte, lente et souvent très fondamentale.
N.S. :
La recherche la plus excitante que vous ayez financé implique
la transplantation de nouvelles cellules dans le cerveau.
A.O. : L'essai consiste à prélever des cellules
de Schwann provenant de la jambe du patient, à percer un trou
dans la tête et à mettre les cellules à l'intérieur.
Il a été prouvé que les cellules peuvent produire
de la nouvelle myéline chez les singes mais personne ne sait
si cela arrivera dans le cerveau humain.
N.S. :
Quelles sont les nouvelles jusqu'à présent ?
A.O. : Jusqu'ici, tout ce que nous savons c'est que l'opération
est sans danger. La patiente n'a pas eu d'effets secondaires. Le mois
prochain l'équipe vérifiera si les cellules survivent.
Ce qui est frustrant c'est que cela aurait pu être effectuée
il y a deux ans. Ca nous a pris quatre ans pour convaincre divers
médecins et spécialistes de l'éthique que c'était
assez sûr pour être réalisé.
N.S. :
Pourquoi ?
A.O. : Le Comité de Révision Institu-tionnel.
De qui cela dépend-il ? Des médecins. Et la première
chose qu'ils diront est pourquoi devraient-ils être les premiers
à le faire ? Je voudrais le faire moi-même parfois. Un
médecin a écrit au Comité en disant que l'essai
était dangereux et trop risqué. En fait, le risque est
minime. Quand l'idée d'une transplantation est apparue pour
la première fois, j'ai demandé à plusieurs neurochirurgiens
quel risque il pourrait y avoir à percer un trou dans la tête
et à transplanter des cellules de Schwann et ils ont répondu
qu'il y avait peut-être 2 % de chance que quelque chose se passe
mal.
N.S. :
Mais qu'en est-il des bénéfices ?
A.O. : La femme de l'étude n'est pas censée en
tirer des bénéfices car trop peu de cellules ont été
transplantées, mais c'est un début. Admettons que les
cellules survivent, que de la myéline soit produite et que
les nerfs puissent être remyélinisés. A un certain
moment, un patient impliqué dans l'étude pourrait se
relever de son fauteuil roulant. Pouvez-vous imaginer quel en serait
l'impact ? Alors cela vaut-il la peine de faire cet essai ? Oui.
N.S. :
Auriez-vous des scrupules moraux à utiliser des cellules souches
embryonnaires ?
A.O. : J'hésiterais à sacrifier un embryon amené
à devenir un bébé. Mais si l'embryon est voué
à la destruction de toute façon, quel est le problème
?
N.S. :
Cloneriez-vous un embryon à partir d'une cellule de Lorenzo
pour en faire des greffons ?
A.O. : Je n'y ai jamais pensé. C'est une question provocante.
Pour le moment je ne vais pas y répondre.
N.S. :
La science biomédicale promet-elle plus qu'elle ne peut offrir
?
A.O. : Qui diable peut le savoir ? N'ayons pas l'illusion que
juste parce que nous étudions quelque chose dans les cellules
ou chez lez animaux, nous pouvons prédire ce qui va se passer
chez les patients. Le corps humain est trop complexe. Mais on ne saura
jamais avant d'avoir essayé. C'est ma devise pour le Projet
Myéline.
© 2002 New
Scientist.
Used with permission from New Scientist.